La source la plus fiable aux yeux d’un égyptologue reste sans aucun doute le document inscrit. Qu’il s’agisse de papyri, de monuments ou d’ostraca toute information couchée sur un support quel qu’il soit, demeure un témoignage antique direct[
1] . La traduction et le commentaire de ces sources nous permettent de découvrir la richesse des conceptions égyptiennes antiques ainsi que le sens profond de leurs actions. Néanmoins comme toute version, celle-ci appauvrit le sens originel du texte puisque par définition elle utilise des mots qui n’appartiennent pas à son vocabulaire. Le bagage culturel de notre civilisation n’étant pas le même que celui de nos lointains ancêtres, un certain nombre de problèmes vont se poser pour retranscrire exactement le sens des termes utilisés. En effet, un mot n’aura pas nécessairement les mêmes nuances dans nos deux écritures, il ne couvrira pas nécessairement le même champ lexical et d’ailleurs rien ne nous permet de dire si tel ou tel mot existe puisque les concepts peuvent varier selon les civilisations[
2].
Ainsi un certain nombre de termes perdent de leur sens parce que l’on n’a pas réussi à saisir toutes les nuances d’un mot ou simplement parce que générations après générations on traduit improprement des termes considérés comme acquis ou connus.
Le terme
nfr 
par exemple, semble à priori avoir un sens connu et ne pas poser de problème. Pourtant même si la traduction communément admise va dans le même sens : « bon, beau, parfait, bonté »[
3] elle ne semble pas apporter toutes les nuances du mot égyptien qui lui se rapprocherait plus de « parfait et adéquat dans ce pourquoi on l’utilise ».
Ainsi lorsqu’on parle d’une personne
nfr, on ne parle pas uniquement de son apparence physique, elle est également celle qui est adéquate dans une situation donnée et qui tient son rôle à la perfection. Un roi
nfr serait un roi adéquat dans un contexte donné et parfait dans les actions qu’il entreprend, un objet
nfr[
4] serait, vous l’aurez compris, adéquat dans une situation donnée et parfait dans l’utilisation qu’on en fait. Cela signifie que rien ne pourrait être plus efficace dans son rôle qu’un objet ou qu’une personne
nfr.
On comprend mieux alors l’épithète qui désigne le roi à partir des dynasties solaires [
5]lors de scènes d'offrandes aux dieux: «
nTr(w)-nfr »

en tant que « ritualiste parfait » ou « ritualiste idéal » , ce qui est sans doute beaucoup plus proche de la réalité égyptienne que nos traductions maladroites « dieu parfait » ou « dieu bon » car on le rappelle le roi est la seule personne à pouvoir rendre le culte, même si pour une question pratique il agit par délégation.
Ce raisonnement se vérifie également avec les titulatures amarniennes qui sont intéressantes puisque ponctuées de ce terme :
Neferkhéperourê-Ouaenrê (Parfaite sont les manifestations de Rê, l’unique de Rê) pour
Akhenaton.
Neferneferourê-Nefertiti (Parfaite sont les perfections d’Aton, la belle est venue) pour
Nefertiti
Ankhetkheperourê-Neferneferourê (Vivante sont les manifestations de Rê, parfaite sont les perfections d’Aton) pour
Merytaton
On peut peut-être penser que l’utilisation de ce terme renforce encore un peu plus la légitimité de la famille royale en place, avec comme expliqué ci-dessus des rois adéquats au contexte donné de la période amarnienne et dont les actions sont idéales puisque ils sont l’unique vecteur de dévotion et les seul à connaitre Aton sous la forme d'une "triade".
Cela nous amène à conclure en disant que comme bon nombre de mots, il est peut être préférable de ne pas traduire le terme nfr ou du moins si on le fait de bien prendre en compte la nuance « idéalisatrice » de celui-ci.
Romain Costa
[
1]A opposer aux témoignages indirects comme ceux des auteurs antiques qui nous rapportent une parole selon leur mode de penser et leurs conceptions des choses
[
2]Par exemple le mot religion ne peut pas être retranscrit de l’égyptien antique puisque fondamentalement la religion fait partie de toute chose et ne peut être dissocié du pouvoir royal ou de politique. Ne pas en prendre compte serait synonyme d’anthropocentrisme.
[
3]FAULKNER (R.O.),
A Concise Dictionary of Middle Egyptian, Griffith Institute, Ashmolean Museum, Oxford, 1999, p. 131-132; HANNIG (R.),
Die Sprache der Pharaonen, Großes Handwörterbuch Ägyptisch-Deutsch (2800-950 v. Chr.), Verlag Philipp Von Zabern, Mainz, 1995, p. 408-409;
Wb II, 252-259.
[
4]Urk. IV, 219, 329, 464 par exemple
[
5]DOBREV, (V.),
Considérations sur les titulatures des rois de la 1Ve dynastie égyptienne, BIFAO 93 (1993), 179-204.
PS: la parole est à vous qu'en pensez vous, avez vous quelque chose à ajouter?
--Message edité par Romain Costa le 2005-11-06 11:45:52--